Territoires ruraux : comment les faire découvrir aux internes ?
Alors que les déserts médicaux ne cessent de gagner du terrain, la question de la répartition des professionnels de santé est un enjeu national. En 2025, la proposition de loi sur l’obligation d’installation des médecins dans les zones sous-dotées a fait l’objet de débats (ils n’étaient que 90 sur 360 !) . Si le sujet vous intéresse, nous vous invitons à lire la tribune du Dr Pascale Karila-Cohen, Médecins sous contrainte, publiée dans le média en ligne Medtech.
Chez DOCNDOC, le sujet questionne. Obliger les médecins à s’installer dans les déserts médicaux, est-ce vraiment la solution ? Peut-on résoudre la crise par la contrainte ? Mais surtout, comment convaincre des jeunes médecins de s’installer dans des territoires qu’ils ne connaissent pas, ni professionnellement, ni humainement ?
On oublie souvent que l’installation d’un médecin est plus qu’un projet professionnel… c’est un projet de vie. Peut-on aimer ce qu’on ne connait pas ? Peut-on choisir un lieu de vie et d’exercice sans y avoir été formé ?
Révélons la médecine rurale aux futurs médecins
En France, et particulièrement en région parisienne, le parcours de formation médicale reste massivement centré sur les grands centres hospitaliers urbains. Cette organisation hospitalo-centrée limite les connaissances des étudiants en médecine sur la réalité de l’exercice et de la vie en milieu rural.
En effet, pour de nombreux futurs médecins, la ruralité est souvent perçue à travers le prisme de stéréotypes : isolement professionnel (désert médical !) , surcharge de travail, difficulté d’accès aux soins spécialisés, ennui, précarité logistique. Loin des CHU et de l’environnement académique, l’exercice de la médecine à la campagne peut apparaître comme un repli ou une punition. Pourtant, la pratique de la médecine libérale de ville est au cœur du système de soins français, mais peu valorisée dans les études.
Une méconnaissance du terrain
Aujourd’hui, les internes ne connaissent ni les lieux, ni les conditions d’exercice qu’on leur demandera potentiellement d’adopter. Comment s’étonner alors de leur réticence ? Beaucoup associent encore la médecine libérale rurale à un isolement professionnel, à une surcharge de travail et à une vie loin de tout ou tout simplement à un médecin de campagne corvéable à merci. Mais la réalité est tout autre. La médecine de ville en milieu rural est souvent plus transversale, plus autonome, plus humaine, polyvalente. Elle offre une diversité de cas, une continuité de soins enrichissante et un ancrage fort dans le tissu local. Encore faut-il pouvoir en faire l’expérience, dans de bonnes conditions pour s’en rendre compte.
Avant d’imposer, il faudrait exposer !
Si l’on souhaite que les futurs médecins s’installent dans les zones sous-dotées, il faut proposer une immersion authentique, suffisamment longue et valorisée pour les séduire.
Ce n’est pas seulement l’exercice médical qu’il faut faire connaitre, c’est aussi la vie à la campagne. Activités culturelles, sportives, cadre naturel, accès à l’immobilier, vie familiale plus apaisée : la ruralité n’est pas un désert de vie. Découvrir un territoire, c’est aussi découvrir un rythme, une qualité de vie et des possibilités d’épanouissement, le fameux équilibre entre vie perso et vie pro !
Favoriser l’immersion des soignants : un défi logistique et humain
En pratique, plus de 80 % des étudiants préfèrent effectuer leurs stages près de chez eux, souvent pour des raisons économiques et logistiques. Si la réforme Ma santé 2022 impose désormais un semestre en stage ambulatoire, en priorité en zone sous-dense, cette obligation se traduit fréquemment par un unique passage très encadré, avec peu d’autonomie réelle.
Les freins sont concrets : l’indemnité kilométrique mensuelle (130 € non revalorisés depuis 2014) ne couvre pas les frais de déplacement, et aucun dispositif pérenne ne garantit un soutien au logement. Résultat : 41 % des internes n’effectuent qu’un seul stage ambulatoire, et seulement 5 % découvrent une maison de santé. (source : Senat.fr )
Pourtant, un potentiel important existe : près de 9 maîtres de stage sur 10 exercent justement dans ces zones sous-dotées, prêts à transmettre leur savoir et leur expérience. Le vrai enjeu est de dépasser la simple contrainte réglementaire pour offrir aux étudiants une immersion prolongée et valorisée dans ces territoires, afin de leur permettre de se projeter concrètement dans une installation future. Systématiser et faciliter l’accès à ces stages, en améliorant notamment les conditions matérielles et pédagogiques, est une étape incontournable pour réconcilier formation médicale et enjeux territoriaux.
>>> Lire l’article : Compagnonnage des étudiants en médecine
Des initiatives inspirantes mais encore trop rares
Certaines régions tentent d’inverser la tendance avec des dispositifs concrets :
- Les SASPAS ruraux permettent une immersion prolongée en médecine de ville, avec encadrement renforcé et prise en charge du logement ou des transports. Ces stages transforment souvent la perception des internes.
- Les “rural tours”, organisés par des ARS ou des collectivités, offrent des journées de découverte à la rencontre de médecins installés. Ces formats courts ont un impact fort, surtout s’ils incluent la rencontre du territoire dans son ensemble.
- Les témoignages d’anciens internes, aujourd’hui installés, dédramatisent l’installation et montrent la diversité des parcours possibles.
- Les bourses d’études et d’accompagnement à l’installation, qui sécurisent le projet à long terme, et valorisent les choix d’exercice en zone rurale.
Quelles pistes pour faire mieux ?
Si la loi pousse à orienter les jeunes médecins vers les zones sous-dotées, elle ne créera pas à elle seule des vocations. Il faut agir bien plus tôt :
- Favoriser les stages ruraux dans chaque maquette d’internat, en les rendant attractifs : logement gratuit, aides au déplacement, tutorat motivant.
- Intégrer un “parcours rural” à la formation, valorisé dans les concours, les diplômes, les carrières universitaires.
- Créer des ponts durables entre universités et territoires ruraux : séjours encadrés, stages récurrents, recherche sur la santé des territoires, compagnonnage.
- Associer la médecine et le cadre de vie dans les campagnes, pour que le futur médecin projette un avenir global, pas seulement une activité.
DOCNDOC soutient les jeunes médecins
Chez DOCNDOC, nous nous engageons aux côtés des étudiants en médecine pour leur faire découvrir concrètement l’exercice de la médecine de ville et la richesse des territoires ruraux. Nous collaborons avec des territoires, des maisons de santé pluriprofessionnelles, des cabinets libéraux, des pôles médicaux et des CPTS mobilisés pour accueillir les internes dans les meilleures conditions.
Ces territoires ne demandent qu’à se faire connaître : ils offrent un cadre d’exercice stimulant, une médecine de proximité humaine et transversale, mais aussi une qualité de vie souvent sous-estimée.
Nous croyons qu’un stage bien préparé, dans un environnement bienveillant et accueillant, peut faire tomber bien des idées reçues. On ne choisit pas un lieu d’installation sans l’avoir vécu, alors nous facilitons ces immersions qui peuvent changer une vie. La contrainte ne peut être la seule réponse à la crise des déserts médicaux. Imposer sans lien, c’est courir à l’échec. À l’inverse, faire découvrir un territoire, une façon d’exercer, un cadre de vie, c’est semer les graines d’un engagement volontaire.
