Tan lines : une tendance virale face à la pénurie de dermatologues
Les vidéos de « tan lines » et de « burn lines » envahissent TikTok et d’autres réseaux sociaux. Le principe de cette tendance ? S’exposer volontairement au soleil pour obtenir des marques de bronzage très nettes ou appliquer de la crème solaire selon un motif précis afin de créer un tatouage éphémère sur la peau. Cette pratique séduit de nombreux jeunes. Pourtant, elle banalise une exposition volontaire aux rayonnements ultraviolets (UV), principal facteur de risque des cancers de la peau.
Si la plupart de ces vidéos mettent en avant un résultat esthétique, elles passent sous silence une réalité médicale : chaque exposition excessive aux UV endommage l’ADN des cellules de la peau. Ces lésions s’accumulent au fil des années et augmentent progressivement le risque de développer un cancer cutané.
Au-delà de la tendance virale, ce phénomène soulève une véritable question de santé publique. Plus les comportements à risque se multiplient, plus la prévention et le dépistage précoce deviennent essentiels. Or, dans de nombreux territoires français, consulter un dermatologue relève du parcours du combattant.
Les UV restent la première cause évitable des cancers de la peau
Contrairement aux idées reçues, le bronzage n’est pas un signe de bonne santé. Il s’agit d’un mécanisme de défense de la peau face aux rayonnements ultraviolets. En produisant davantage de mélanine, la peau tente de limiter les dommages causés à l’ADN de ses cellules.
Selon Santé publique France, entre 141 200 et 243 500 cancers de la peau sont diagnostiqués chaque année en France. Parmi eux, 112 960 à 194 800 seraient directement liés à une exposition excessive aux UV.
Les cancers cutanés regroupent deux grandes familles :
- Les carcinomes cutanés représentent environ 90 % des cancers de la peau. Ils évoluent généralement lentement lorsqu’ils sont détectés tôt.
- Les mélanomes, plus rares avec près de 18 000 nouveaux cas chaque année, sont les plus agressifs. Leur capacité à former des métastases explique l’importance d’un diagnostic précoce.
Les spécialistes estiment que jusqu’à 95 % des mélanomes cutanés seraient liés à l’exposition aux UV.
Les coups de soleil répétés, notamment pendant l’enfance et avant l’âge de 25 ans, augmentent le risque de développer un cancer cutané au cours de la vie. Les cabines de bronzage constituent également un facteur de risque reconnu.
Les dermatologues sont les acteurs clés du dépistage
Face à ces risques, la prévention ne repose pas uniquement sur l’application d’une crème solaire.
Les dermatologues jouent un rôle essentiel dans le dépistage des cancers cutanés. Ils examinent les lésions suspectes, assurent le suivi des personnes à risque et utilisent des outils comme la dermoscopie, qui permet d’observer des structures invisibles à l’œil nu et d’améliorer la détection précoce des mélanomes.
Lorsqu’une anomalie est détectée, ils peuvent réaliser une biopsie ou une exérèse afin de confirmer le diagnostic et de mettre en place rapidement une prise en charge adaptée. Cette intervention est déterminante. Plus un mélanome est diagnostiqué à un stade précoce, plus les chances de guérison sont élevées.
La dermatologie ne se limite d’ailleurs pas au dépistage des cancers cutanés. Selon la Société française de dermatologie (SFD), cette spécialité prend en charge plus de 6 000 maladies de la peau, des muqueuses et des phanères, allant des maladies inflammatoires chroniques aux infections, en passant par les maladies rares.
Les médecins généralistes constituent également un maillon essentiel du parcours de soins. Ils sont souvent les premiers professionnels consultés lorsqu’un patient remarque un grain de beauté qui change d’aspect ou l’apparition d’une nouvelle lésion. Leur rôle est d’évaluer la situation et d’orienter rapidement vers un dermatologue lorsque cela est nécessaire.
Une pénurie de dermatologue en France
La France subit la baisse continue du nombre de dermatologues.
Selon la Société française de dermatologie (SFD), la France ne compte plus que 2928 dermatologues en activité. En une dizaine d’années, le pays a perdu plus de 1000 spécialistes.
Cette diminution crée des difficultés d’accès aux soins dans de nombreux territoires. D’après le Conseil national de l’Ordre des médecins, certains départements, comme la Lozère, la Creuse, l’Indre ou la Nièvre, ne comptent plus de dermatologue en activité libérale.
La situation pourrait encore se dégrader. La SFD estime que 20 à 30 % des dermatologues qui partiront à la retraite d’ici 2030 ne seront pas remplacés. En 2024, 94 internes seulement ont été formés en dermatologie. Selon la société savante, au moins 125 nouveaux internes par an seraient nécessaires pour maintenir les effectifs.
Cette pénurie a des conséquences directes pour les patients. Selon les Cartes de France de l’accès aux soins 2026, publiées par Doctolib et la Fondation Jean-Jaurès à partir de l’analyse de 234 millions de rendez-vous réalisés en 2025, le délai médian pour obtenir un rendez-vous chez un dermatologue est de 32 jours en France. Dans certains départements, l’attente dépasse 90 jours et atteint par exemple 82 jours dans le Pas-de-Calais. Ces délais peuvent retarder le diagnostic de lésions suspectes alors que, pour les cancers cutanés, un dépistage précoce améliore considérablement les chances de guérison.
>>> Lire l’article : Accès aux soins, enquête Fondation Jean Jaurès
Les médecins généralistes : des acteurs incontournables
Face à la raréfaction des dermatologues, les médecins généralistes occupent une place croissante dans le parcours de soins.
La SFD plaide pour renforcer leur formation en dermatologie afin qu’ils puissent reconnaître plus facilement les lésions suspectes et orienter rapidement leurs patients.
Dans les déserts médicaux, les dermatoscopes connectés facilitent l’accès à une expertise dermatologique malgré l’éloignement des spécialistes.
Ils permettent aux professionnels de santé locaux de réaliser des images précises des lésions cutanées et de les transmettre à distance.
La télé-expertise peut ainsi contribuer à orienter plus rapidement les patients vers une consultation spécialisée lorsque cela est nécessaire.
Ces outils peuvent réduire certains déplacements inutiles et améliorer la prise en charge des patients vivant dans des zones isolées.
Ils représentent donc une solution intéressante pour renforcer l’accès aux soins et favoriser le dépistage précoce des lésions suspectes. Ces solutions ne remplacent pas les spécialistes, mais elles peuvent contribuer à réduire les délais de prise en charge
Prévention et accès aux soins : deux enjeux complémentaires
Les tendances comme les « tan lines » ou les « burn lines » rappellent que la prévention reste plus que jamais indispensable.
Les autorités sanitaires recommandent d’éviter les expositions entre 12 h et 16 h, de porter des vêtements couvrants, un chapeau et des lunettes de soleil, d’appliquer une protection solaire adaptée et de la renouveler toutes les deux heures. Elles encouragent également chacun à surveiller régulièrement sa peau selon la règle ABCDE (Asymétrie, Bords, Couleur, Diamètre, Évolution) et à consulter rapidement en cas de modification d’un grain de beauté ou d’apparition d’une nouvelle lésion.
Cependant, la prévention ne peut produire tous ses effets que si les patients ont accès rapidement à un professionnel capable de poser un diagnostic.
À l’heure où les réseaux sociaux banalisent certaines pratiques d’exposition aux UV, renforcer la prévention, former davantage de dermatologues, accompagner les médecins généralistes apparaissent comme des leviers complémentaires pour améliorer le dépistage des cancers cutanés et réduire les pertes de chance pour les patients.
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